A shame reaction
Interview de Lothos par Frédéric
21 avril 2002 – v1.2




21 avril 2023

        Mon invité est confortablement installé dans un vaste fauteuil de cuir, les jambes croisées. C’est un homme assez grand, vêtu de façon neutre avec un costume élégant sans être tape-à-l’œil. Ne sachant à quoi m’attendre - et le peu que j’en ai entendu dire laissant imaginer le pire - je n’aurais guère été surpris de le voir débarquer avec des cornes rouges et des ailes de chauve-souris ; mais, si son visage reste masqué dans le cône d’ombre d’un projecteur soigneusement positionné dans ce but, je suis presque déçu de son apparence classique.

        - Monsieur Lothos, bonjour. Je vous remercie d’avoir bien voulu me recevoir malgré votre emploi du temps chargé.
        - Je vous en prie, c’est tout naturel. Je suppose que vous avez de nombreuses questions à me poser, mais je vous prie de le faire dans l’ordre et me réserve le droit de ne pas y répondre.
        - Bien sûr, je comprends. En tant que puissance maléfique, vous avez une certaine image de marque à respecter.
        - Je dirais même une « mirror image de marque », si j’osai ce jeu de mot. Mais commençons, je vous prie. Désirez-vous une tasse de thé ?
        - Non merci, peut-être tout à l’heure. Bon, puisqu’il faut bien débuter par quelque chose, je crois que la principale interrogation de mon public est : Qui êtes-vous, Lothos ? On ne vous connaît que par quelques citations, des allusions à peine esquissées par Alia, Zoey et Thames, mais qui se cache réellement derrière cette mystérieuse entité ?
        - Vaste question, mon cher, je ne peux malheureusement pas y répondre simplement. Débutez plutôt par quelque chose de moins complexe.
        - Comme vous préférez. Une autre grande énigme est votre supposé contrôle des sauts temporels. Qu’en est-il ?
        - Vous me demandez si je peux envoyer un voyageur en une personne et une date précise ? Eh bien, oui et non. Le ciblage du corps de l’hôte demande encore quelques ajustements, toutefois je maîtrise assez bien à présent le point d’arrivée spatio-temporel. Je peux projeter le voyageur dans un rayon de quelques dizaines de mètres autour de la cible, alors pour peu que l’hôte soit assez isolé à ce moment-là, les chances d’arriver dans la personne désirée sont élevées. Et puis, si on tombe dans le corps d’à côté, il suffit de retransmuter aussitôt en espérant tomber cette fois sur le bon hôte. Bien sûr, ces tâtonnements sont extrêmement coûteux en énergie et mon équipe et moi-même travaillons à affiner cela.
        - Et pour la date ?
        - Le module d’acquisition et le scanner temporel ont toujours été performants, nous arrivons à tomber à quelques heures à peine de la cible, ce qui est excellent compte tenu des fluctuations quantiques qui déstabilisent en permanence la continuité de l’Histoire. Une équipe travaille dessus, mais je pense que nous sommes proches du maximum et n’améliorerons ces résultats que marginalement.
        - Autrement dit, vous pouvez vraiment transmuter un leaper à peu de chose près où et quand vous le souhaitez…
        - En effet, et avec un tout petit coup de pouce de la chance, nous obtenons parfois des résultats idéaux compte tenu de l’objectif, comme par exemple lorsque Zoey est arrivé pile dans la peau du directeur de la prison.
        - Justement, cela débouche sur une autre question. Comment pouvez-vous transmuter Alia, qui d’après mes calculs est née dans les années 90, jusqu’en octobre 1965 ?
        - Grâce au bon docteur Beckett. C’est lui qui a découvert – sans l’analyser plus avant, c’est tout lui, ça – que la rémanence génétique permet de briser la barrière de la durée de vie et de sauter les générations à condition que les génomes soient proches. Ses sauts ont été aléatoires, mais par chance il est tombé deux fois assez loin de sa durée de vie, comme je ne vous l’apprendrais pas en vous rappelant la fois où il a pris la place de son grand-père durant la guerre de sécession, et celle où il est arrivé au début du XXIIème siècle dans son descendant Jonathan Archer. J’avoue ne pas savoir encore aller si loin, mais lorsque les voyageurs s’y prêtent, comme Alia, je peux assez facilement couvrir aussi la durée de vie de sa mère, et donc la transmuter jusqu’en 1959.
        - Très compliqué tout cela. Vous semblez fort informé des aventures de Sam Beckett, comment est-ce possible ?
        - L’espionnage et le vol des archives de son centre du Nouveau-Mexique. Techniques peu louables, je vous l’accorde, mais après tout, ne suis-je pas maléfique ?
        - Sans rentrer dans les détails, j’ai là une question d’un lecteur belge qui s’intéresse à la technique et qui demande si votre technologie ressemble à celle du Projet Quantum.
        - Si elle ressemble ? Nom de Zeus, un peu qu’elle lui ressemble, c’est elle ! Avec vingt ans de recherche supplémentaire et mes apports personnels, mais je rends à César ce qui lui appartient, tout est basé sur les travaux de Beckett. Vous savez, voyager dans le temps est déjà quelque chose d’exceptionnel, n’allez pas croire que les recettes pour y parvenir soient aussi nombreuses que celles permettant de faire apparaître un hologramme !
        - Vous dites que sans le projet Quantum, vous n’auriez pas existé ?
        - Sans doute pas.
        - Alors pourquoi chercher à tuer Sam ?
        - J’ai mes raisons.
        - Allons, jouez le jeu, vous avez accepté de me recevoir pour lever un coin du voile du mystère qui vous entoure, vous ne pouvez pas refuser de répondre !
        - Pour simplifier, disons qu’en effet j’existe à cause des expériences de Beckett, mais… comment dire ? Je n’ai pas spécialement envie d’exister.
        - Alors vous voulez le tuer pour vous tuer ? N’y a-t-il pas des moyens plus simples, d’autant que le supprimer lors d’une mission dans son passé ne l’empêchera pas d’avoir déjà inventé l’accélérateur Quantum Leap, et donc de vous créer.
        - Je vois que vous avez bien préparé votre interview, jeune homme, mais n’espérez pas me piéger de façon aussi grossière. Pensez-vous vraiment qu’un tel paradoxe m’aurait échappé ? Je suis moi-même un paradoxe vivant, alors croyez-moi, je m’y connais en paradoxes. Pour être franc, quelque chose m’empêche de cibler précisément Beckett. Appelez cette raison Dieu, le Temps ou le Destin, que sais-je, mais il m’est toujours impossible de transmuter un leaper dans un autre. Sinon vous pensez bien que je me serais empressé d’envoyer un cobaye dans le corps de Beckett pour le faire se jeter du haut d’une falaise.
        - Mais pourquoi un tel acharnement ? Voulez-vous éliminer Beckett parce qu’il fait le bien et que vous faites le mal ?
        - Non, vous n’y êtes pas. Je suis un monstre, certes, mais je ne prend pas de plaisir à torturer et à briser des vies. Envoyer Alia se promener dans le temps coûte très cher et mobilise d’incroyables ressources, même pour moi, je ne le fais pas pour me distraire. Non, si je cause le mal, c’est pour tenter de mettre la main sur Beckett. Avec sa manie d’intervenir pour arranger les vies, pour réparer les erreurs du passé, il intervient souvent après mon passage pour remettre de l’ordre. J’ai manqué de chance jusqu’à présent, mais je ne désespère pas lui mettre un jour la main dessus. Mes appâts son bons, je le sais. Il faut maintenant que je perfectionne mon filet. Je ne fais le mal qu’à cause de Sam Beckett, c’est lui le responsable !
        - Pourquoi tant de haine ?
        - Etre une puissance maléfique n’est pas un job très sympa, vous savez. On est seul, on s’ennuie au bout d’un moment, personne ne vous aime et en plus c’est mal payé - bien qu’un séjour dans le passé avec les numéro du loto du lendemain facilite le bouclage du budget. J’ai une mission, retrouver et éliminer Beckett, et je n’ai absolument pas le droit à l’échec. Plus il m’échappe, plus je dois faire souffrir pour le rattrapper, et c’est à moi que vous demandez pourquoi je le hais ? Tout est sa faute, comment ne pas le haïr !
        - C’est très intéressant ce que vous dites… Ainsi vous êtes vous-même contrôlé, quelqu’un vous donne une mission ? C’est curieux, dans l’esprit des gens, c’est vous qui assignez ses missions à Alia et aux autres Evil Leapers s’il y en a.
        - De même qu’il y a toujours un plus riche, un plus intelligent et plus bête que soit, il y aussi toujours un plus puissant. Oui, je l’avoue sans honte, je suis moi-même au service d’une puissance supérieure, qui m’a ordonné de détruire Beckett à tout prix.
        - Quelle est-elle ?

        A ce moment mon interlocuteur se met à rire, mais à rire comme s’il n’allait plus jamais s’arrêter. Pourtant il finit par se calmer, s’essuie les yeux, reprend son souffle.
        - Excusez mon hilarité… C’est juste que l’ironie du sort ne connaît aucune limite. Lui donner un nom n’est pas chose aisée, mais sachez simplement qu’il s’agit de la même force qui promène le jeune Beckett à travers le temps.
        - Comment ?! Mais… c’est impossible ! Certains, un barman de ma connaissance par exemple, prétendent que c’est Sam lui-même qui choisit ses missions inconsciemment. D’autres disent qu’il est le bras de Dieu en personne… Dans tous les cas, comment imaginer que cette puissance lui en veuille à ce point ?
        - Vous séparez des éléments qui sont en fait bien proches. Est-ce Sam, est-ce Dieu ? La question ne se pose pas, en tout cas pas comme cela. Nous sommes tous notre propre Dieu. Nous sommes les démiurges de nos pensées, les créateurs de nos actions, les décideurs de nos destins. Et votre étonnement me prouve que vous avez beau bien connaître l’histoire du Docteur Beckett, vous n’avez pas bien saisi la flexibilité du temps. Que je vous explique : changer quelque chose du passé a forcément des répercussions sur le futur. Que se passe-t-il si ce changement l’auto-empêche de se produire ? Dans l’exemple traditionnel, si je tue mon père avant ma naissance, je ne peux pas venir au monde et donc pas le tuer, de ce fait il vit et moi aussi, donc… Bref, vous connaissez le truc. Mais la beauté du véritable voyage quantique dans le temps, et ce pourquoi toutes les tentatives de machines temporelles ont toujours échoué jusqu’à la géniale intuition de Beckett, c’est que les paradoxes se résolvent d’eux-mêmes ! Pour reprendre l’exemple, si je prends le corps de mon oncle pour tuer mon père avant ma naissance, je ne naîtrai pas, mais nous aurons basculé dans un nouveau continuum cohérent où mon oncle, tout surpris et ne comprenant pas pourquoi il l’a fait, se retrouvera avec du sang sur les mains. Mon père est mort, je ne viens pas au monde et il n’y a pas de paradoxe. Vous me suivez ?
        - En gros, oui. Pas que ce soit simple, mais en effet, quand on y pense, ça se tient.
        - Relisez vos notes au besoin.
        - Merci, je crois avoir saisi l’essentiel. Pour en revenir au sujet, pour pensez donc que tuer Beckett avant qu’il fasse de vous ce que vous êtes devenu vous évitera d’être maléfique ? C’est le but de la puissance qui vous contrôle ? Je m’y perds, là.
        - Sam Beckett a commis une erreur lors d’un saut temporel. Une petite erreur, insignifiante en soit, dont il n'a même pas eu conscience. Mais ce détail a eu des répercussions dramatiques. Le but est de l’empêcher de commettre cette erreur.
        - En le tuant, carrément ?
        - C’est plus subtil. Bon, je détaille. Sam est un jour arrivé dans la peau d’un foreur, quelque part au sud-ouest des USA dans les années 70… Or, pas un de ses doctorats ne concerne l’exploitation minière ou l’excavation, et même s’il a parfaitement accompli sa mission principale, il a pour cela déconnecté le détonateur d’une énorme charge de dynamite. Il s’est transmuté ailleurs et ces explosifs sont restés au fond d’un trou, oubliés de tous. Jusqu’à ce jour terrible de 2005.
        - Continuez.
        - C'aurait dû être un jour de fête. Sam est enfin rentré chez lui, tout le monde est là pour l’accueillir. Mais lorsqu’il est en train de se matérialiser, une surcharge fait sauter un microcircuit. Une étincelle s'échappe du système, se propage je ne sais comment jusque dans un trou oublié des fondations, contenant un stock d’explosifs datant de plusieurs décennies, bien avant que le projet Quantum s’installe dans cette carrière abandonnée de Stalion’s Gate, au Nouveau-Mexique. La dynamite prend feu, provoquant l’implosion des chambres de stockage d’énergie de l’accélérateur Quantum Leap. Tout explose. Le centre était prévu pour résister à bien des assauts extérieurs, mais pas contre une véritable bombe venue de ses entrailles. Ils sont presque tous morts. Al, Donna, Gooshie, Verbeena, Tina, tous les techniciens…
        - Oh mon Dieu, je l’ignorais ! Et Sam ?
        - C’est encore le plus dramatique. Il a été protégé de l’explosion par le champ de confinement quantique. Le temps qu’il achève de se transmuter, il a pu serrer Al dans ses bras comme il le voulait depuis si longtemps, mais ce ne fut que pour recueillir son dernier souffle.

        Lothos s’interrompt alors. Ses mains se sont crispées sur les accoudoirs, et si ce n’est un effet de mon imagination, il me semble bien voir couler une larme sur ses joues noyées dans l’ombre. Le silence s’installe, pénible, mais je n’ose l’interrompre. Finalement, c’est lui qui reprend la parole.
        - Depuis lors, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour détruire Beckett, l’empêcher de rentrer et de commettre une telle catastrophe. Bien sûr, j’ai d’abord tout tenté pour neutraliser la dynamite, les prévenir depuis le passé, empêcher le projet de se monter à cet emplacement, mais rien n’a fonctionné. Empêcher Sam de rentrer chez lui est la seule alternative. Et j'ai d'autant moins droit à l'erreur que c'est la seule et unique voie de la rédemption pour moi. Toutes les atrocités commises, toutes les vies ruinées pour attirer Sam dans un piège se trouveront annulées d'elles-mêmes dès que nous y parviendront, car si Beckett ne survit pas, je n'existerai pas. Un autre futur se mettra en place, dans lequel le passé sera différent. Tout ceci ne sera jamais arrivé, l'équipe du projet Quantum sera en deuil mais saine et sauve, et tout le mal fait depuis l'accident n'aura jamais existé.
        Effaré, j'ai du mal à poser mes questions suivantes, tandis que je commence tout juste à réaliser l'impossible vérité.
        - Nous direz-vous votre nom à présent ?
        - Et pourquoi pas, vous l'avez deviné de toute façon. Je suis Sam Beckett.





Note de l’auteur : Voilà, doucement, respirez, calme, ça va passer. Alors, qu’en dites-vous ? Il va de soit que ce n’est pas forcément mon vrai point de vue sur l’indentité de Lothos, mais c'est une possibilité parmi d'autres... pourquoi pas ? En tout cas, tout feed-back sera grandement apprécié : cyberpix@ifrance.com