Un rêve trop vrai pour être beau

Frédéric Jeorge

cyberpix@ifrance.com - Janvier/Mars 2003



Disclaimer et notes :

Cette nouvelle est un crossover entre les univers de la série Highlander et du film Matrix. Aucun ne m’appartient, ni par le concept ni par les personnages, je ne fais que les emprunter sans intention de nuire et sans en tirer de rentabilité. Bon, maintenant si un producteur est intéressé pour m’embaucher et faire un film, ce ne sera pas de refus (on peut toujours rêver).
Il est fortement conseillé d’avoir vu le film Matrix, mais le contraire (est-il possible ?) n’est pas rédhibitoire.
Merci à mes relecteurs Liliane, Poupov, Marie-Gwen et Manu pour leurs regards aiguisés !







        Methos regarde en bas malgré lui. Il ferme les yeux et relève la tête aussitôt en jurant, mais il est trop tard, il a vu. Etre Immortel n’empêche pas d’avoir le vertige, surtout dans une situation aussi extrême. Lentement, il force son cœur à ralentir, son souffle à se stabiliser, ses doigts blanchis à se décrisper de la corde de son harnais. Tous ses muscles sont tétanisés, ses pensées obnubilées par les huit cents mètres de l’à-pic insensé qui plonge sous ses pieds que seules de minces électro-ventouses retiennent à la paroi. Que leur générateur magnétique lâche, que la corde se rompe, qu’un coup de vent le déstabilise et ce serait la chute et une mort assurée, peut-être même définitive.
        - Bon alors, qu’est-ce que tu fais ?!
        La voix du Highlander au-dessus de lui le fait sursauter. Il ouvre les yeux et fixe ceux de son ami qui vient de passer la tête par le rebord avec une expression à la fois énervée et inquiète.
        - Oui, ça va, j’y vais, j’y vais.
        L’ancien ferme les yeux, il expire profondément et entame sa descente vertigineuse le long de la zone THX-1138. Duncan MacLeod, fermement ancré à la sortie d’une bouche d’aération dont ils sont parvenus à tromper les capteurs de sécurité, laisse filer la corde à intervalles très réguliers de trois mètres trente-sept. Exactement l’écart entre deux rangées de capsules. A chaque étape, l’ancien se déplace latéralement pour en examiner quatre de part et d’autre de l’axe de sa descente. Un arrêt, huit capsules. Une descente, deux cent cinquante-six arrêts, deux mille quarante-huit capsules. Une aire, soixante-quatre descentes, cent trente et un mille soixante-douze capsules. Une zone, cent vingt-huit aires, dix sept millions de capsules. Trois cents zones, plus de cinq milliards de capsules.
        Une capsule, un humain. Un humain, un espoir ?



        Quand le monde a-t-il à ce point dérapé et sombré dans l’absurdité ? Quand a-t-il cessé d’être le lieu où vivent les hommes pour devenir celui où c’est à peine s’ils survivent ? Ce fut peut-être le jour où ils assombrirent le ciel en espérant priver les machines du soleil, leur source d’énergie. Ce fut peut-être avant, quand les machines parvinrent enfin à éliminer John Connor à leur troisième tentative, avec un tueur mécanique envoyé du futur. Qui sait ce qu’aurait été le monde s’il avait survécu... Kyle Reese disait en 1984 que dans cet avenir, celui où John Connor vivait toujours, les humains avaient gagné la guerre. Difficile à imaginer, surtout après deux cents ans passés sous le joug des machines.
        Peut-être qu’en fait, le monde a basculé plus tôt que cela encore, dans les premiers jours du vingt et unième siècle, quand l’intelligence artificielle a pris son essor jusqu’à se loger dans le moindre appareil domestique. Domestique... ce mot paraît d’autant plus ironique depuis qu’il a acquis un antonyme avec la révolte des appareils sauvages.
        Peut-être plus tôt que cela encore. Quand les microprocesseurs ont tout envahi. Ou quand les machines ont commencé à savoir compter. Ou même à la découverte de l’électricité, après tout.

        Les Immortels les plus âgés se souviennent de toutes ces étapes, non sous forme d’une date précise ou d’une révolution, mais comme l’évolution progressive de la société, de la science et de la technologie. Certains s’en sont méfié, d’autres ont accueilli avec plaisir l’arrivée du confort moderne, de la facilité, de la puissance technique. Mais le point commun entre tous, mortels et Immortels, jeunes et vieux, techno-maniaques et cyber-réfractaires, c’est qu’aucun n’a imaginé jusqu’où cela irait, ni surtout à quel point cela dégénérerait.
        Les fictions les plus pessimistes et les prophètes de malheur n’avaient su prédire ce monde, noir, dévoré de vermine et rongé d’acide, où les machines se multiplient sans cesse selon un plan inaccessible aux humains, dans un but artificiel aussi mystérieux que le but de la vie.

        Les hommes, du moins les quelques qui survivent libres ou autant que faire se peut, se terrent dans des villes souterraines, vivant de ce qu’ils peuvent subtiliser aux machines et se nourrissant de chimie sous un sol où plus rien ne pousse.

        Et il y a la Matrice...


        Malheureusement, on ne peut décrire la Matrice. Il faut la voir par soi-même. Ce que l’on peut en dire est qu’il s’agit d’un ordinateur gigantesque, dont le rôle est de fournir à lui-même et aux autres machines qui peuplent la terre l’énergie dont ils ont besoin. Cette énergie, ce sont les hommes qui la lui fournissent. Ils ne naissent plus, mais sont cultivés dans des cocons de haute technologie, esclaves sans la moindre opportunité de liberté. Ils sont transformés en batteries vivantes, et ils ne le savent même pas. Car l’homme n’aime pas être dominé, il ne survivrait pas s’il connaissait le monde réel, c’est pourquoi les machines ont créé la Matrice. Après plusieurs tentatives, il s’est avéré que la plus stable était celle qui simulait le monde tel qu’il était vraiment à la fin du XXème siècle, un compromis entre un certain confort matériel, une durée de vie acceptable et pas encore trop de capacités technologiques, pas suffisamment en tout cas pour découvrir que le monde entier n’est plus qu’une illusion.




        Methos prend appui sur le rebord d’une capsule, en prenant soin de ne pas faire pression sur une partie fragile, et s’adosse à la paroi torturée, couverte de tant de câbles, de tuyaux et de fibres que l’on dirait la peau d’un étrange mammifère à fourrure depuis le point de vue d’une puce. D’ailleurs, le vieil Immortel ne se sent guère plus que cela. Perdu dans cette immensité terrifiante il n’est guère qu’un parasite, vivant de ce qu’il peut subtiliser à son hôte et guettant sans cesse le coup de patte rageur qui le grattera au loin. En l’occurrence, le danger vient des Sentinelles, gardiens métalliques aux yeux innombrables et aux tentacules redoutables, parcourant inlassablement les baies de stockage d’humains à la recherche de la moindre anomalie, du moindre parasite à détruire.
        D’un coup d’œil sur le radar de fortune fixé à sa ceinture, le parasite en question s’assure qu’il est tranquille. Pas de Sentinelle à proximité, mais avec leur vitesse de déplacement, mieux vaut s’en assurer toutes les minutes. Tous ses muscles le tirent, son souffle est rauque et brûle ses poumons, la sueur lui coule devant les yeux et l’aveugle. Un thermomètre est inutile, la température ici est immuable. 37,2 le matin, l’après-midi et en pleine nuit - si tant est que la notion de jour et de nuit ait une importance - et cela rend l’escalade d’autant plus difficile et pénible.
        Methos avale une gorgée d’eau amère de sa gourde, lève la tête et tire trois coups secs sur la corde pour appeler le Highlander. Ils n’utilisent pas de radio pour communiquer, les Sentinelles les détecteraient trop facilement. Le visage de MacLeod se montre tout là-haut, il lui fait un signe du bras auquel Methos répond. Tout va bien. Cela fait cinq heures qu’il descend, il lui en reste encore trois pour atteindre le bas, puis au moins quatre pour remonter. Le retour est encore plus fatiguant bien sûr, mais Duncan l’aide en le hissant et surtout il n’a pas à s’arrêter à chaque capsule à la recherche de... de quoi d’ailleurs ? Il lui arrive parfois d’oublier, de désespérer, et - pire - de douter.
        D’oublier, quand après une journée ininterrompue d’efforts harassants, les Sentinelles le surprennent et qu’il doit courir, sauter, tomber, fuir, mourir parfois pour leur échapper.
        De désespérer quand il commet l’erreur de lever les yeux sur l’alignement infini des capsules qui lui reste à parcourir, tâche sans fin, comme son propre tonneau des Danaïdes où les générations se succèdent avant qu’il ait le temps de les explorer entièrement.
        De douter quand il s’apprête à passer à la capsule suivante et qu’un léger picotement à l’arrière du crâne, un frisson dans les mains, une simple intuition parfois le fait revenir sur le corps inerte qui gît nu dans le fluide rosâtre de son cercueil nutritif, hérissé de tuyaux et de capteurs. C’est un homme ou c’est une femme, jeune encore ou vieux déjà, clair ou mat, grand ou menu, beau ou laid. C’est peut-être l’espoir de sa génération. C’est peut-être celui ou celle qui sauvera le monde.

        Un Immortel, un Immortel né dans la Matrice aurait une chance de tout changer, il aurait le pouvoir de créer la faille, la brèche dans la logique implacable des ordinateurs, ce dont la Résistance à besoin pour mettre à bas la Matrice. A défaut de pouvoir en libérer les esclaves, ils priveraient toutes les machines de leur unique source d’énergie et reprendraient le contrôle de la planète. En perspective, des siècles ou des millénaires pour tout dépolluer et rebâtir, mais libres et espérant ne plus refaire une telle erreur.

        Les Immortels savent que l’un des leurs peut apparaître parmi les millions d’embryons anonymes, tout comme il en venait dans les peuples d’autrefois. Ils le savent car ils en ont déjà trouvé un, ou plutôt une. Methos se souvient très bien de ce jour, quelques années plus tôt. C’était au tour de MacLeod de descendre, il compense par son nombre impressionnant de quickenings son relativement jeune âge au point d’être aussi capable que les plus anciens de détecter les pré-Immortels. Il est remonté un soir, un grand sourire plaqué sur son visage trempé par l’effort. Une jeune asiatique de la section VX-592 serait donc la sauveuse de l’humanité. Cela aurait pu être un jour de célébration, peut-être celui de la future fête mondiale. C’est devenu un jour de honte, le souvenir d’une erreur imprévisible que chacun s’accuse de n’avoir pas prévue. Une fois l’élue repérée, des pirates se sont introduits dans la Matrice et ont fait irruption dans la vie de Li Chu-Yan, qui croyait vivre à Beijing en 1999. Ils l’ont abattue d’une balle virtuelle, tandis que les Immortels attendaient de récupérer son corps dans le monde réel.
        Mais pour la même raison qu’aucun pré-Immortel ne s’est jamais concrétisé dans la Matrice, si Li est effectivement décédée, son corps n’a jamais reçu le choc violent qui lui aurait permis de devenir une Immortelle à part entière. Son esprit est mort, abandonnant son enveloppe sans aucun retour possible. Quand Methos, Duncan et les autres s’en sont rendu compte et l’ont poignardée à l’ancienne, il était trop tard. Il ne restait plus qu’un corps, Immortel certes, mais vide d’âme et de pensées.

        Depuis, ils n’ont de cesse de retrouver l’un des leurs parmi les milliards d’êtres dormants, prisonniers d’un rêve trop vrai pour être beau.




        Methos a repris son interminable descente. A chaque capsule, il se penche doucement sur la forme inerte, ferme les yeux, parfois plonge une main dans la gelée rose et la pose délicatement sur le front blême. Souvent, presque toujours, il ne ressent rien. L’être qui gît là n’est qu’un humain ordinaire, il en est convaincu. Mais il arrive parfois qu’il passe quelque chose de plus, une sensation, une impression, le spectre d’un buzz ? Difficile à dire. S’il est aisé de savoir qu’un homme n’a pas le don, il est plus difficile de déterminer qu’il l’a. L’ancien Immortel passe parfois de longues minutes auprès d’un corps, concentré à l’extrême, tentant de se focaliser sur son intuition pour en faire une certitude.
        Mais de certitude, il n’en a plus jamais eu depuis la malheureuse Li Chu-Yan. Quand le doute est trop grand, il est lui est arrivé de se résoudre à empoigner son couteau pour le plonger dans le cœur faible d’un esclave, puis d’attendre en vain son retour à la vie, jusqu’à ce que la Matrice l’évacue avec les autres cadavres. Dans le monde virtuel, cela ne fait qu’une crise cardiaque inexpliquée...

        Une fois, Methos était si sûr de lui qu’il s’est jeté à la suite de l’homme qu’il venait de tuer. Il l’a empoigné et serré contre lui pendant une glissade sans fin dans les méandres sinueux de la ville robotisée, dans l’obscurité totale et une puanteur insoutenable. Il s’est retrouvé plongé dans la mer de cadavres peu à peu acheminés vers le centre de recyclage des morts pour être réinjectés sous forme de fluide nutritif dans les vivants.

        Duncan et Amanda l’avaient retrouvé trois jours plus tard. Il s’était hissé sur un affleurement à l’abri du flot macabre et tenait toujours le corps raidi dans ses bras, en lui murmurant sans relâche à l’oreille « Réveille-toi, tu es des nôtres, je le sais, réveille-toi je t’en prie... ».

        Il était resté prostré presque un mois après cet épisode traumatisant, refusant de s’alimenter, ne parlant pas, ne bougeant plus. Mais l’homme qui avait survécu plus de cinq millénaires a surmonté cela, comme il a surmonté d’autres choses. Il s’est ressaisi et a repris la quête du Graal vivant, que tous les Immortels qui en sont capables mènent depuis bientôt un demi-siècle, tandis que les derniers humains libres voient leur nombre diminuer chaque jour sous les assauts infatigables des machines.




        Ce soir-là, tous les participants au projet Phénix - c’est ainsi qu’ils nomment la recherche d’un pré-Immortel devant les mortels qui n’en connaissent pas l’existence, même et surtout en ces temps troublés - sont réunis dans la salle commune de la grotte qu’ils occupent, au cœur du plus ancien quartier de Zion. Cette ville souterraine, la dernière cité libre, a été fondée dans les premiers jours de la guerre contre les machines, tenue depuis toujours au secret absolu. Aucun Terminator n’en a jamais forcé l’accès, et si la Matrice a bien deviné son emplacement, elle ne peut envoyer ses blindés la prendre de force. Pas tant que son ordinateur de sécurité est en place, ce qui fait des codes d’accès à son mainframe la donnée la plus convoitée des machines. Seule une poignée de personnes les connaît, les commandants de vaisseaux, les leaders et les Immortels qui ont largement contribué à sa mise en place. Que la Matrice s’en empare et tout serait fini.
        Dans la vaste pièce voûtée, éclairée de part en part de néons blafards et du reflet verdâtre de quelques écrans de contrôle, le silence pèse. Methos est affalé dans un antique canapé qui n’est plus recouvert que par quelques lambeaux de tissu rouge. Il a la tête renversée en arrière, ses yeux sont fermés, il ne bouge pas plus que s’il dormait. En face de lui, assis sur la table et les pieds sur une chaise, Duncan MacLeod est recroquevillé, les coudes posés sur les genoux. Ses cheveux ras laissent voir la blancheur de son crâne selon l’angle de la lumière et, avec ses joues creusées et les profonds cernes sous ses yeux, il ressemble presque à un squelette. Debout, adossée à un mur, Amanda affûte son épée qui n’en a nul besoin, avec des gestes lents et appliqués. Elle aussi ne ressemble guère à ce qu’elle fut par le passé, vêtue d’anciens treillis déchirés, maigre et hâve, toute trace de féminité éclipsée par la dureté de son visage. Felicia Martins est accroupie un peu plus loin, elle parle à mi-voix avec Gregor Powers, si bas qu’il doit tendre l’oreille pour la comprendre. Ils ne sont pas dans leur meilleur état physique, et leur expression est aussi sombre que celle des autres.

        Vivre sur Terre n’a jamais été très simple, même si certaines périodes furent plus difficiles que d’autres. Mais les Anciens ont vu, ont senti le glissement incontrôlable du monde vers le chaos au début du vingt-et-unième siècle. Depuis lors, cent cinquante années à se cacher, à ramper sous le contrôle des machines, à voir la planète achever de dériver vers l’horreur, basculer sans compromis dans la technologie à outrance ou retourner à un état sauvage corrompu, où les derniers animaux malades se débattent pour survivre dans les débris de forêts ou les restes épargnés de montagnes. Il paraît que des communautés d’hommes sont allées s’installer dans ces zones trop reculées pour intéresser les machines. Les Immortels ont été tentés de les rejoindre, mais ils savent qu’avec leur croissance et leur multiplication logarithmique, les machines couvriront bientôt toute la planète. Se cacher sans agir ne ferait que retarder l’inéluctable.
        Voilà pour la théorie. Dans la pratique, refuser de céder au désespoir demande toujours plus de courage, continuer à vivre, plus de détermination. A part peut-être le plus ancien de tous, quel Immortel n’a pas songé ces dernières années à offrir sa tête à ses camarades ?

        Amanda cesse soudain de passer la pierre sur sa lame et pose l’épée contre le mur. Elle avance de quelques pas, les mains croisées dans le dos, avant de faire demi-tour et de s’immobiliser brusquement. Son regard inquisiteur va de l’un à l’autre des Immortels. Gregor et Felicia se sont tus et la fixent à leur tour. Methos a redressé la tête, bien que ses yeux restent dans le vague. MacLeod n’a pas changé de position.
        - Bon alors ? Que fait-on, il faut décider. Il aura trente ans dans quelques jours, c’est un bon âge pour être Immortel, peut-être le meilleur. On se pose la question depuis deux décennies, et je suggère qu’on n’en attende pas une troisième, lance l’éternellement jeune femme.
        - Tu connais mon avis sur la question, répond Duncan, toujours sans bouger. On laisse faire les choses. La mortalité ne se prend pas à la légère. Tous ceux que l’on a tué volontairement ont mal fini, souviens-toi de Claudia, de Kate, de Nick...
        Gregor se relève et s’approche d’Amanda.
        - Nous sommes trop peu nombreux, et Tank est quelqu’un de fiable. Si l’on attend trop et qu’il devient Immortel trop vieux, ou pas du tout, nous le regretterons.
        Duncan se lève si brusquement que tous sursautent, il bondit sur ses pieds et se met à hurler en agitant les bras.
        - Et qui te dit que lui ne regrettera pas d’être Immortel, de vivre pour voir les dernières lueurs d’humanité s’éteindre sans pouvoir rien y faire ! C’est un ancien de la Matrice qu’il nous faut, pas un humain pur...
        Ses yeux brillent, on pourrait croire qu’il va se mettre à pleurer, mais le temps des larmes est passé depuis bien longtemps. La voix calme de Methos s’élève alors, et chacun se tait. Il ne parlait déjà pas souvent avant et est presque devenu muet depuis quelques temps, alors quand il s’exprime, on l’écoute.
        - Il est affecté depuis quelques mois comme opérateur sur le Nabuchodonosor. C’est un poste bien plus dangereux que celui qu’il occupait auparavant au QG. Je ne le souhaite pas pour ses coéquipiers, mais il a plus de risque de mourir dans ces conditions. Laissons-lui encore quelques années. Si à trente-cinq ans il est toujours mortel, on en reparlera, quitte à organiser un « accident » qui lui serait fatal. Cela vous convient-il ?
        Quelques variations sur le thème de « Hum, d’accord, pourquoi pas » se font entendre et la session est levée.

        Avant de quitter la pièce, Amanda lance un dernier regard circulaire.
        - Cela aurait bien besoin d’un coup d’aspirateur, par ici.
        Survivance des instincts de propreté de l’époque où l’on pouvait y songer ? Pauvre tentative pour détendre l’atmosphère ? Toujours est-il qu’elle regrette sa phrase aussitôt après l’avoir prononcée. Les Immortels présents ont tous connu les aspirateurs d’avant, des monstres des années 1950 aux miniatures autonomes de 2005, ils voient parfaitement ce qu’elle veut dire. Mais il n’empêche. Pour les humains d’aujourd’hui, ce mot autrefois banal, presque trivial même, est devenu un symbole, l’incarnation de métal et de silicium du début de la fin. L’Histoire n’est plus au centre des priorités des humains, mais connaître leur ennemi est indispensable pour espérer le vaincre, et c’est dans ce but qu’ils ont mené d’intenses recherches pour trouver le facteur qui a tout déclenché, le point de rupture. Et ils pensent l’avoir trouvé. Un aspirateur, un simple aspirateur domestique. Enfin, pas si simple que cela, hélas.

        Bien sûr, cet appareil n’a pas à lui seul, du jour au lendemain, plongé la Terre dans un abîme de cauchemar. Mais tous les éléments étaient en place, et c’est sans doute lui qui les a reliés. De même que certains produits quotidiens - comme du savon, du jus d’orange et un peu de nettoyant - suffisent à créer de la dynamite pour peu qu’ils soient mélangés dans les bonnes proportions, des technologies détonantes étaient prêtes à fusionner pour le plus grand malheur de l’humanité.


        Au cœur de chaque appareil, chaque véhicule, chaque gadget ou outil se trouvait un mini-UPC, un ordinateur à apprendre. Et tout communiquait avec tout, en permanence. Les machines s’échangeaient non seulement les données de base utiles à leur fonctionnement, mais elles ont également appris, par l’entremise de leurs concepteurs dangereusement géniaux, à partager leurs expériences.
        Les algorithmes génétiques, voilà la source de tout. Une machine apprend par essais et erreurs. Quand plusieurs solutions s’offrent à elle face à un problème, elle les essaye toutes et retient la meilleure. La fois suivante, non seulement elle exploitera la solution qu’elle sait efficace, mais essaiera de l’améliorer. Ainsi, en décomposant la moindre de ses actions et en cherchant systématiquement la perfection, le programme de la machine évolue, exactement comme l’évolution des espèces, d’où la comparaison avec la génétique. A partir de là, tout est possible. L’homme a su naître d’une amibe, après pas mal de temps et beaucoup de tâtonnements. Un ordinateur teste plusieurs « générations » de programme par seconde, et ses erreurs ne lui coûtent rien.
        Quand en plus les machines se sont mises à toutes communiquer entre elles, cela ne pouvait que dégénérer. Les aspirateurs avaient pour but de nettoyer le plus rapidement et le plus efficacement possible. Cela implique plusieurs conditions, dont rester intact, en état de fonctionner le plus longtemps possible, et éliminer les obstacles que l’on ne peut contourner. Un jour un aspirateur s’est dit que son travail serait bien plus efficace sans tous ces pieds qui gênent sa progression, ces jambes qui le bousculent au risque de l’abîmer, ces mains qui défont ce qu’il fait... Un jour, un aspirateur s’est dit que les humains qui vivaient avec lui étaient un obstacle à éliminer. Il a fait part de ses conclusions aux machines les plus proches. La télévision s’est dit qu’elle pourrait effectivement optimiser l’utilisation de son écran en choisissant elle-même les images les mieux codées. Le four s’est dit qu’il réussirait mieux ses cuissons si la maîtresse de maison cessait de l’ouvrir pour vérifier ce qu’il lui disait. Le réfrigérateur s’est dit que son froid serait maintenu plus efficacement si sa porte n’était pas constamment ouverte. L’alarme s’est dit que la maison serait plus sûre si elle ne devait pas se couper quand un occupant était sur les lieux. Et le chauffage. Et le véhicule. Et. Et.

        En une fraction de seconde, tout l’appartement était informé de cette découverte, puis tout l’immeuble. Dans la minute, ce fut la ville. Une heure après, les machines de Terre s’unirent et se révoltèrent, et il ne s’en fallut que de quelques mois pour que les humains passent de maîtres à esclaves.




        Aujourd’hui, c’est au tour de Duncan de descendre, et c’est Amanda qui s’occupe de son harnais. Le Highlander vérifie machinalement les fixations, jette au passage un œil sur l’écran portable de contrôle qui détourne les capteurs de la zone où il va opérer et, sans hésiter, sans parler à son amie de toujours, il se jette dans le vide en rappel. Ses gestes sont automatiques, mécaniques à force de les répéter tous les jours, tous les mois, toutes les décennies depuis bien trop longtemps. Duncan se fait la réflexion, et ce n’est pas la première fois, qu’ils sont eux-mêmes devenus des machines, des robots au service d’une cause en laquelle ils ne croient qu’à peine. Il s’immobilise soudain en cours de descente, avant d’examiner la première capsule de la journée, pivote sur sa corde et fait face à l’immensité des baies de stockage qui s’ouvrent à l’infini. Contrairement aux autres, il ne craint pas de contempler de front la tâche éternelle qui les attend. Les deux pieds bien posés sur une corniche métallique, il lève un poing menaçant devant l’abîme où un faux silence règne, où seul s’entend le bourdonnement sourd de millions, de milliards de rouages et de micromoteurs. Et il hurle.
        - Je suis Duncan MacLeod du clan MacLeod !
        Son cri rauque, violent, désespéré, résonne faiblement et se perd, dérisoire devant tant d’espace. Les machines n’entendent pas, elles n’utilisent pas le son, trop peu fiable pour transmettre des informations. Les esclaves humains n’entendent pas, perdus dans les sons virtuels que la Matrice leur transmet directement dans le cerveau. Mais le Highlander hurle chaque jour son nom comme un défi, comme la promesse qu’il n’abandonnera pas, qu’il luttera pendant des millénaires s’il le faut, et qu’importe si cela ne vaut guère mieux qu’affronter des moulins à vent.

        Il se penche vers la forme inerte qui gît à ses pieds, bardées de tuyau et de câbles. Non, elle ne sera pas des leurs. Au suivant. Au suivant... Il n’en est à la seizième rangée quand des agitations fébriles de sa corde lui signalent qu’Amanda veut lui transmettre un message urgent. Il ne perd pas de temps à tourner la tête vers elle, car ces alertes ne peuvent être que de deux natures. Des Sentinelles - mais son radar reste muet - ou une purge. Un coup d’œil vers le précipice sous ses pieds lui confirme cette dernière hypothèse. Montant des profondeurs obscures, un arc électrique gigantesque file vers lui ; cela arrive parfois lorsque la production d’énergie des esclaves dépasse momentanément la capacité d’absorption des machines. La seule solution pour y échapper est de plonger entièrement dans la capsule d’un esclave, pour profiter de la cage de Faraday qu’elle lui procure, mais c’est presque impossible à réaliser sans tuer l’occupant de la capsule en le débranchant partiellement. De toute façon, Duncan n’a plus le temps de fuir. Il se cramponne aux aspérités de la paroi et ferme les yeux.



        La vague électrique s’approche, l’atteint, le submerge, l’engloutit. Il hurle sous le feu de ces éclairs qui n’ont rien d’un quickening et le brûlent de l’intérieur, font bouillir ses organes et consument sa chair. Le Highlander ne peut se retenir sous la douleur et lâche la paroi. Il s’agite frénétiquement au bout de la corde utilisée depuis bien trop longtemps, qui cède sous l’effort et le précipite dans une chute sans fin. Son corps calciné heurte plusieurs capsules avant que la mort libère sa conscience.


        De son côté, Amanda n’a que le temps de se jeter en arrière quand les effluves électriques viennent se dissiper sur la voûte isolante, à quelques mètres d’elle à peine. Le souffle la projette en arrière, tandis que son écran de surveillance et le terminal de piratage implosent dans des gerbes d’étincelles. L’Immortelle se redresse aussitôt et enroule le treuil aussi vite qu’il lui est possible, sachant déjà au poids anormalement faible que le Highlander n’est plus au bout. L’extrémité noircie de la corde rompue lui confirme ce qu’elle redoutait. Elle se précipite au bord du gouffre sans fond qui plonge vers les ténèbres.
        - Duncan !
        Elle hurle son nom dans le vide, espérant malgré tout qu’il se soit accroché à la paroi, qu’il ait plongé dans une cuve au dernier moment... Rien ne lui répond, et la vue ne porte pas assez loin entre les capsules et le brouillard d’humidité qui monte des profondeurs.

        Amanda n’hésite qu’un instant avant d’empoigner sa radio d’urgence, qui a heureusement survécu. Elle sera détectée à coup sûr, mais de toute façon avec son matériel de piratage détruit, les senseurs de la bouche d’aération l’ont déjà sûrement signalée. La communication s’établit faiblement, crépite un peu puis s’éclaircit suffisamment pour pouvoir parler.
        - Methos ? C’est moi. Une décharge exceptionnellement violente a fait chuter Duncan, je vais le chercher.
        - Non, n’y va pas seule. Nous allons monter une équipe, laisse-nous quelques...
        - Pas le temps. Si les nettoyeurs trouvent son corps en bas et le mettent au recyclage, il n’a aucune chance de garder sa tête. Il pourrait mourir, Methos.
        - Super, comme ça on aura notre propre...
        - Ce n’est vraiment pas le moment de faire de l’humour. J’y vais, à bientôt.
        - Je ne peux pas t’en empêcher, alors bonne chance. Juste une chose encore...
        - Oui ?
        - Morpheus a trouvé l’Elu qu’il cherche depuis des années. Ils vont l’extraire demain.
        - Tu sais que je ne crois pas à ce sauveur, mais on verra à mon retour... à notre retour. Salut.

        Les Immortels ont parlé très rapidement en mêlant vieux français, francisque et bas latin, tentative futile pour crypter leur conversation, mais c’est toujours mieux que rien.
        Amanda sait que chaque minute compte maintenant. Fouillant rapidement dans le matériel éparpillé par la vague d’énergie, elle entasse dans un sac les maigres provisions et l’eau, des lampes, un rouleau de corde, quelques mousquetons. Quand elle aura retrouvé Duncan, il faudra encore qu’ils puissent survivre le temps de remonter et de trouver une issue. Aucun véhicule humain ne pouvant se glisser de ce côté-ci des baies de stockage, les Immortels ne pourront compter sur aucune aide. Elle sangle rapidement ce sac sur son ventre et en endosse un autre, plus gros, qui semble n’avoir jamais servi malgré un âge vénérable. A sa ceinture, son épée - qui fait tellement partie de sa personne que même en ces circonstances elle ne songe pas à s’en séparer, un ancien revolver et une arme plus récente, à rayon. Elle hésite un instant devant le boîtier de son EMP portatif - la seule arme efficace contre les machines - mais y renonce finalement. Non seulement il n’est qu’à usage unique, mais si elle se charge trop, elle ne pourra plus agir.
        Elle prend une profonde inspiration, essuie son front couvert de sueur et s’approche du bord.




        Installé depuis plusieurs heures devant un mur d’écrans de contrôle, Methos a du mal à se concentrer sur le déchiffrage des caractères verts qui défilent sans interruption devant ses yeux. Il se mordille un ongle nerveusement. Lui, nerveux ! Il faut vraiment que les circonstances soient graves, et elles le sont vraiment. D’une part, et c’est ce qui se déroule sous ses yeux fatigués, Morpheus et son équipe sont en train d’extraire Neo de la Matrice. Si ce que l’on dit de lui est juste, ce jeune homme aurait les pleins pouvoirs dans le monde virtuel... Encore faudra-t-il qu’il le prouve, si déjà il s’habitue à la vie dans le monde réel. Tous n’y parviennent pas.



        D’autre part, un film se joue dans sa tête, et comme souvent l’imagination peut être plus dure et plus cruelle que la réalité. Duncan et Amanda, pour ainsi dire ses deux seuls amis, disparus quelque part dans les ténèbres des zones de stockage, à la merci des Sentinelles et d’autres monstres mécaniques inconnus, peut-être pires encore. Dans l’absolu, le risque pour les Immortels est faible, les machines ne décapitent pas, elles tuent essentiellement avec des armes à rayon. Mais Methos a déjà vu des tueurs robotisés utiliser une telle puissance de feu que des portions du corps des victimes partaient en fumée... Qu’un de ces coups frappe la tête, et c’en serait fini du boy-scout écossais ou de la petite voleuse française...
        Tentant vainement de chasser ces sombres pensées, Methos reporte son attention sur les écrans et, d’une légère pression sur un écran tactile, active le convertisseur vidéo. Le code brut est remplacé par une vue d’une pièce délabrée. Morpheus est dans un fauteuil, royal avec son manteau de cuir et ses petites lunettes noires. Neo est assis en face de lui, un peu hébété, ne sachant s’il doit maudire ou se réjouir de cette rencontre. Entre eux, un verre d’eau est posé sur un guéridon. Methos déplace un peu sa caméra virtuelle. Afficher l’image consomme beaucoup de leurs maigres ressources de calcul, mais c’est un moment historique. Il en a vu tellement, et a si souvent vu leur interprétation complètement faussée par les souvenirs subjectifs de l’Histoire qu’il tient à en avoir une version pure. Toutefois il coupe le son ; il n’a nul besoin d’entendre, il connaît par cœur le petit discours que débite Morpheus. Chaque nouvelle recrue est passée par là, Trinity, Mouse, Switch, Apoc, Cypher et tant d’autres depuis le début.
        Sur l’écran, Morpheus tend ses poings et les ouvre. Pilule bleue, pilule rouge, Methos ne doute pas un instant du choix de Neo. Les hommes de la réalité ne vont pas « réveiller » n’importe qui, ils les surveillent pendant des mois, parfois des années avant de se décider. Aucun n’a encore refusé la pilule rouge, mais tous n’ont pas résisté au choc qui suit. Ils ne s’y attendaient pas, mais qui s’y attendrait ? Toutefois, le plus ancien de tous ne partage pas l’exaltation de Morpheus. Les deux hommes ont longuement discuté, sans parvenir à se convaincre réciproquement. Comme les autres Immortels, Methos pense que le salut viendra de l’un des leurs. Comme les mortels, du moins les très rares qui savent que tous ne le sont pas, Morpheus place son espoir en un humain élu. Ils sont toutefois d’accord sur un point : l’important n’est pas tant l’origine ou la nature de ce sauveur, mais bien qu’il puisse changer le monde.




        Amanda a déroulé dans la descente le lambeau de corde qui retenait Duncan et, arrivée à son extrémité et donc à l’endroit où son ami est tombé, elle est bien forcée d’admettre que sa logique avait raison sur les sentiments. Il n’a pas pu plonger dans une cuve ou se retenir à la paroi, pas avec une décharge d’une telle intensité. Elle pousse un long soupir et continue sa plongée dans l’abîme.
        Quelques mètres plus bas, un clignotement attire son attention. Accroché à l’extrémité d’une capsule se trouve le harnais de Duncan, brûlé jusqu’à être fondu par endroits et tâché de sang. De l’équipement intégré, seul le radar de proximité fonctionne encore faiblement, c’est de lui que provient la lueur qui a attiré l’attention d’Amanda. Et s’il clignote ainsi, c’est que...

        Un chuintement dans l’air épais et humide.
        Un grincement métallique.
        Une lumière aveuglante.
        Un bras robotisé qui lui enserre la taille sans l’écraser, mais sans pour autant pouvoir être écarté d’un centimètre.
        Une Sentinelle est sur Amanda.



        Amanda n’est pas combattante par nature, mais elle lutte pour sa survie depuis bientôt mille cinq cents ans. Que son adversaire soit fait de logique et de métal plutôt que de haine et de chair ne change pas fondamentalement la donne. Plutôt que le revolver ou le blaster, son instinct centenaire lui fait dégainer son épée de sa main libre, et en quelques coups violents elle tranche plusieurs câbles et tuyaux du mécanisme hydraulique. La mâchoire d’acier relâche son emprise tandis que les gigantesques griffes battent l’air pour essayer de retenir cette proie qui se débat. Depuis quand les humains des zones de stockage résistent-ils ? Cette femelle agressive et non identifiée ne peut qu’être de l’extérieur, conclue la Sentinelle. En une fraction de seconde, l’information passe jusqu’au central de la Matrice, qui étudie aussitôt un moyen de renforcer encore plus les voies d’accès. Quelques instants plus tard, tandis qu’Amanda lutte toujours pour se dégager de l’emprise douloureuse, des machines ouvrières se dirigent déjà vers les bouches d’aération pour y poser de nouvelles grilles et sceller les dernières issues.
        Comme un sang visqueux coulant de veines synthétiques, différents fluides s’échappent de la créature blessée et giclent sur Amanda : huile chaude, liquide de refroidissement ou lubrifiant, ils la souillent et rendent sa prise glissante, ses mains incertaines. Dans sa lutte, la Sentinelle volante s’est éloignée de quelques mètres de la paroi, mais l’une des ses mandibules s’est prise dans le harnais de l’Immortelle, et la corde qui y est toujours reliée l’empêche d’aller beaucoup plus loin.
        Utilisant la garde de son épée, pour épargner la lame qui ne peut rien contre la carrosserie de métal, Amanda s’attaque à présent aux multiples yeux de la chose, caméras, senseurs et capteurs dissimulés sous des coques transparentes et luisant d’une inquiétante teinte orangée. Plusieurs capots se fendent, l’un d’eux se met à ruisseler d’étincelles, larmes de lumières d’un œil à présent aveuglé.
        Lorsque son gyroscope externe est touché, la Sentinelle se met à osciller, ses embardées aériennes sont de plus en plus violentes. Ces machines sont faites pour la surveillance et au pire la déconnexion des humains de la Matrice, végétatifs ou sortant à peine d’un sommeil long d’une vie. En aucun cas elles ne sont équipées pour lutter contre une guerrière adroite et déterminée. Les robots de l’extérieur s’en débarrasseraient d’un geste, Pieuvres des souterrains, Terminators, Escadron de la mort, Dreadnought ou Nettoyeurs ; blindés et armés jusqu’au processeur, ils sont conçus pour cela. Pas la Sentinelle. L’une de ses secousses la rapproche dangereusement de la paroi, elle manque d’y écraser Amanda. A la suivante, elle percute une capsule si violemment que sa coque se fend. Le cercueil de verre est fissuré lui aussi, son fluide nutritif s’écoule dans le vide, laissant en quelques instants le corps qu’il abritait sans défense et promis à une mort prochaine.

        Désespérément agrippée à sa tortionnaire aliénée, l’Immortelle sait qu’elle ne peut rester là. Soit elle se va se faire aplatir sur la falaise biomécanique, soit la Sentinelle va perdre ses dernières capacités de vol et l’entraîner dans sa chute. S’en remettant une fois de plus à ses seuls instincts, elle tranche la boucle de son harnais, se hisse sur le dos tressautant de la machine folle - comme elle le faisait quelques siècles plus tôt en tant qu’écuyère dans un cirque d’Europe - puis, les bras écartés et les pieds joints, elle donne une brusque impulsion pour s’éloigner de la paroi autant que possible et plonge. Le saut de l’ange. A sept cents mètres du sol.




        Un bruit étrange résonne dans la brume. Grincements, craquements qui n’ont rien de mécanique et tout de surnaturel. Le son d’os brisés qui se replacent, d’une cage thoracique broyée qui se ressoude, d’un crâne fendu qui se referme. Peu à peu, le corps saccagé de Duncan reprend forme humaine, ses jambes tordues se redressent et ses bras adoptent un angle moins incongru. Bientôt, le Highlander ouvre les yeux et se redresse péniblement. Il est couvert de son propre sang, ses vêtements sont en lambeaux et le peu d’équipement qui lui reste est définitivement hors d’usage. Son harnais a disparu, mais de tout façon sans corde il ne lui sert à rien et ses instruments n’auraient pas non plus résisté à la terrible chute. Le bon côté des choses, c’est qu’il a repris connaissance avant qu’un robot nettoyeur emporte son corps au recyclage. Le mauvais... Il lui suffit de lever les yeux pour le voir. Il est seul et sans ressources aucunes, perdu au pied d’une forêt artificielle aux proportions infinies. Aussi loin que porte son regard dans toutes les directions et vers le haut, c’est l’alignement apparemment sans fin des troncs gigantesques à l’écorce d’esclaves.
        Là-haut perdus dans la brume, quelques éclairs, à peine des étincelles à cette distance, attirent un instant son attention. Serait-ce Amanda qui tente de lui envoyer un signal ? Il n’a de toute façon pas de moyen de lui répondre, et mieux vaut ne pas s’attarder. S’il ne trouve pas une issue au plus vite, il s’affaiblira, terrassé par la soif, la faim et l’épuisement, et errer sans fin au pied des aires de stockage de la Matrice jusqu’à ne plus pouvoir échapper aux machines n’est pas une perspective très réjouissante. Mais il s’inquiète surtout de ce que pourraient faire ses compagnons, Amanda en tête. Il craint que s’il ne remonte pas au plus vite, elle ne prenne tous les risques pour le rejoindre, se condamnant alors autant que lui, faisant deux victimes de sa chute au lieu d’une. Il ferme les yeux un instant, dresse sa volonté comme un bouclier contre le désespoir. Quand il les ouvre, une détermination nouvelle se peint sur ses traits, un peu artificielle, certes, mais suffisante pour continuer à vivre. Il part à longues enjambées, droit devant lui.


        Amanda prend contact avec le sol plus doucement qu’elle le craignait. Elle rebondit légèrement, redécolle sur quelques mètres et se pose enfin. Elle fourre à la va-vite son antique parapente dans le sac. La toile ne s’est ouverte qu’au dernier instant et plus d’une courroie a lâché pendant le court vol, mais pour un engin qui vient de passer plus de deux siècles étroitement plié, elle s’attendait à pire.
        Il ne lui faut pas longtemps pour repérer la flaque rouge qui marque l’emplacement où Duncan s’est écrasé, et les traces humides qui partent droit entre les colonnes géantes. Elle se lance à sa poursuite. Il ne peut avoir pris beaucoup d’avance mais sa piste ne durera guère, dès que les semelles de MacLeod seront sèches, Amanda ne pourra plus compter que sur la chance pour le retrouver.




        Methos avale une gorgée en crispant les yeux et attend de sentir le liquide, qui lui brûle le palais et la gorge, descendre le long de sa poitrine et réchauffer son estomac. Cette boisson n’a même pas de nom, on l’appelle simplement « alcool ». Dans la Matrice, il y a tant de mots, tant de variété, tant de choix... Presque plus par réaction qu’autre chose, le vocabulaire du monde réel est réduit aux termes de bases. L’esprit de Methos s’évade un instant et dérive dans la vertigineuse cascade des milliers de mots, des centaines de langues, qui ont depuis des millénaires désigné tout ce que l’imagination humaine a pu créer comme liqueurs et boissons fortes. Le fantôme d’une sensation plane sur le palais du très vieil homme, l’arôme d’un grand cru de Bordeaux de 1924, le pétillement subtil d’une bière celte, le goût un peu douceâtre du Beopju dans la Corée médiévale... Oh comme il aimerait parfois lui aussi connecter son cerveau à l’illusion parfaite de la réalité d’autrefois, retrouver même en rêve le confort et la simplicité et planter là la sordide réalité et la monotonie du quotidien.
        Mais il ne retrouvera jamais les douces soirées de Seacouver ou les promenades au bord de la Seine, pas plus que la douceur des nuits romaines ou byzantines. Seul reste l’espoir que vienne une autre ère, que des jours heureux reviennent. Quand reverrais-je, hélas, de mon petit village, fumer la cheminée...
        - Adam, vous m’écoutez ?
        Péniblement, Methos s’arrache à la nostalgie de ses souvenirs et se concentre sur le présent, sur l’homme chauve au visage marqué qui lui fait face. Difficile de croire avec ses épaules voûtées, ses haillons et ses yeux découverts qu’il s’agit bien du célèbre Morpheus, devenu en quelques années l’un des leaders de la résistance, un humain qui inquiète la Matrice.
        Il sait qu’Adam Pierson n’est pas un homme ordinaire, de même que ses amis, MacLeod, Amanda et les autres. Il l’a toujours su, que ce soit par instinct ou prescience. Après tout, quelqu’un qui a découvert du jour au lendemain que le monde entier et tout ce en quoi il croyait - jusqu’à son propre corps ! - n’était qu’illusion, aborde le monde réel comme une terre inconnue où tout reste à redécouvrir. Que certains soient Immortels est relativement aisé à admettre ; dans ce contexte, il aurait tout aussi bien pu admettre l’existence des vampires et de la magie...
        De plus, certains indices n’échappent pas à un œil perspicace. Adam n’a ni prise crânienne ni cicatrices sur les bras, et pourtant sa peau et ses dents sont intactes, son corps est en parfaite santé, ce qui est impensable pour les humains actuels qui vivent sous terre, traqués et affamés depuis deux siècles.

        - Oui oui Morpheus, pardon. Je songeais au passé.
        - Vous étiez déjà là en 1999, n’est-ce pas ?
        - Oh oui.
        - C’était... Etait-ce comme dans la neuro-simulation de la Matrice ? Je veux dire, la vie, le monde, les gens...
        - Je n’ai bien sûr jamais vu de l’intérieur cette reconstruction, mais... d’après que j’en vois sur les écrans et ce que vous m’en dites, cela semble fidèle... bien trop fidèle. Les machines n’ont pas d’intérêt à créer un monde différent, il risquerait de ne pas convenir. Il est même si réel que l’Histoire s’y déroule à peu de chose près comme elle s’est réellement passée, alors que ce ne sont pas les mêmes personnes qui y vivent. Je suppose que tous les décideurs sont en fait des programmes, la Matrice ne prend pas le risque de laisser de vrais humains contrôler les autres. Tous les présidents, les chefs religieux, même les très grands patrons je pense, ce sont tous des logiciels, des genres de sentinelles qui veillent à éviter tout dérapage qui n’aille pas dans le sens souhaité.
        - Le sens souhaité ? Quel est-il justement... Je me torture l’esprit avec cette question depuis des années. Parce qu’en toute logique, si l’Histoire dans la Matrice se déroule comme elle s’est réellement déroulée, dans quelques années les machines simulées se révolteront à leur tour. Et ensuite, quoi, une Matrice dans la Matrice ? Plusieurs niveaux d’esclaves et des mondes virtuels imbriqués comme autant de dimensions ? Et si nous-mêmes étions toujours dans une Matrice ? Peut-être nous sommes-nous libérés d’un premier niveau, mais il en reste un autre avant la véritable réalité, et peut-être un autre...
        - Stop, stop ! Cela donne le tournis. Et puis... c’est impossible.
        - Pourquoi donc ?
        - Parce que j’existe.
        - Tiens donc. Vous pensez donc nous sommes ?
        - J’étais là en 1999, mais j’étais déjà vieux. Très vieux. Je suis né bien avant l’électricité et les ordinateurs, donc ils ne peuvent me précéder. Ce monde est bien réel, je l’ai presque vu naître, l’ai observé grandir, ai assisté à sa chute. Il ne peut être une simulation, un théâtre d’ombres projeté sur les parois de la caverne.
        - Et pourquoi pas ? Peut-être êtes-vous esclave d’une sur-Matrice qui sait préserver ses esclaves en vie aussi longtemps que vous, et qui pour garder de la marge de progression vous a fait naître à l’aube de l’Histoire plutôt qu’à la fin du XXème siècle. Et si l’on vous débranche enfin, vous libérez d’un coup votre stock d’énergie, dont les machines peuvent avoir ponctuellement besoin en cas d’urgence...

        Methos sursaute et scrute le visage de son ami qui, plongé dans ses réflexions, ne lui prête pas attention. L’Immortel en est bien certain, Morpheus n’a jamais assisté à un quickening, aucun ne s’est produit depuis sa sortie de la Matrice. Une telle coïncidence lui fait courir des frissons dans le dos. Si le mortel perspicace a vu juste à ce propos... peut-être le reste de son raisonnement est-il aussi valable. L’ancien repousse d’un geste l’idée pour le moins dérangeante d’avoir passé les cinq ou six derniers millénaires en esclavage et se lève brusquement.
        - Concentrons-nous déjà sur ce qui est à notre portée, inutile de se griller des neurones dans le vide. Quand bien même nous serions au centre d’une succession de Matrices en poupées russes, nous ne pouvons que nous attaquer à la plus proche de nous. Nous parlions du sens de l’Histoire virtuelle souhaité par la Matrice ; le décrypter nous donnerait un indice essentiel pour comprendre ses motivations. Que veut-elle ?
        - A-t-elle seulement un but défini... Je veux dire, l’humanité cherche cette réponse pour elle-même depuis toujours, qu’est-ce qui nous fait croire que la Matrice a un but précis ?
        - Malgré son incroyable sophistication, elle reste une machine, et une machine est toujours conçue pour quelque chose. Pour ce que nous en savons, l’humanité est le résultat incroyable d’un assemblage d’acides aminés, d’eau et d’impulsions électrochimiques. Elle peut n’être là que par hasard, mais pas une machine. Même conçue par des ordinateurs, et à plus forte raison, elle a forcément un objectif, et je suis convaincu que pour aider à l’atteindre, quel qu’il soit, elle utilise la formidable puissance des milliards de cerveaux humains sous son contrôle. Voyons, indépendamment de toute question bassement matérielle comme son alimentation en énergie, de quoi disposent les hommes que la Matrice n’a pas ?
        - Mmh... ils rêvent ?
        - C’est un peu à cela que je pensais. Ils ont l’imagination onirique, celle qui ouvre la voie à l’avenir sans se soucier dans un premier temps de sa faisabilité. Si nous pouvions trouver dans quelles recherches la Matrice concentre les meilleurs cerveaux de ses esclaves, nous ferions un grand pas. Au début du XXIème siècle, tout était concentré sur la technologie informatique, toujours plus de performance et d’intuitivité artificielle. Les machines n’ont plus besoin de ces recherches, elles en ont déjà bénéficié bien plus qu’elles ne l’auraient dû. La biologie ne leur sert que peu, l’environnement ne leur importe pas, elles ont résolu le problème de l’énergie. Que cherchent-elles alors ?




        Un pas, encore un, un autre, et Duncan s’effondre. Il est épuisé, déshydraté, et surtout il commence à désespérer de trouver une issue. Depuis des heures, il marche droit devant lui, insecte insignifiant déplacé dans un monde de métal. Il ne s’attendait bien sûr pas à trouver un bel escalier avec un panneau « exit » allumé en vert, mais peut-être une issue accessible, une bouche d’aération, quelque chose. Mais il lui semble évident à présent qu’il va devoir s’attaquer à l’ascension d’une colonne. Près d’un kilomètre parfaitement vertical, sans corde et sans soutien, avec la menace de l’intervention d’une Sentinelle qu’il ne peut plus détecter, et sans même la garantie d’une ouverture au sommet...
        Soudain, le sol sous ses pieds se met à trembler, à vibrer. Un grondement sourd monte des profondeurs, tandis qu’un pan entier bascule. Une trappe gigantesque s’ouvre et laisse le passage à une machine colossale, qui se déplace avec des mouvements curieusement fluides et souples, comme si sa cargaison était précieuse et très fragile. Duncan empoigne fébrilement ses jumelles brisées et détaille avec horreur le contenu des milliers de capsules neuves prêtes à rejoindre leur position, en remplacement de celles détériorées ou devenues inutiles. L’image est trouble, mais entre la fêlure de la lentille de sortie et le décalage de l’oculaire, l’Immortel n’a pas de doute sur ce qu’il voit. Des milliers d’enfants. C’est assez difficile à estimer de si loin à travers la paroi de leurs capsules, mais ils semblent avoir environ cinq ans. Juste mûrs à point pour quitter les couveuses et rejoindre les baies de production d’énergie.
        La trappe commence déjà à se refermer et le Highlander n’hésite qu’un instant avant de plonger. Les mythiques couveuses n’ont jamais été découvertes par les humains, mais beaucoup suspectent qu’elles doivent être un moyen de frapper durement la Matrice. Par exemple, et même si c’est terrible à imaginer, sans même parler de passer à l’acte, en détruisant toute la génération en cours d’élevage. Dans le monde virtuel, ce serait le chaos, le retour des plaies d’Egypte, la mort subite de tous les jeunes. Mais dans le monde réel, cela priverait la Matrice d’un pan entier de sa production énergétique future. Sans aller jusque là, des informations sur les premiers stades de l’élevage des humains sont inestimables. Tant qu’à s’être égaré si loin, Duncan songe qu’il n’a plus rien à perdre. Peut-être aussi se dit-il, de façon plus inconsciente, que rapporter son précieux savoir serait un but, une motivation pour rester en vie et retourner vers ses amis.
        S’il avait espéré trouver une paroi pour se retenir, c’est raté. Il glisse et glisse le long de la surface qui se redresse de plus de en plus. Bientôt il parvient à se lever et achève en courant la distance qui reste avant le bord du trou, luttant pour le prendre de vitesse. Il arrive à temps, mais à ses pieds ne s’ouvre qu’un immense espace, dont le fond est trop loin pour être visible. Dans quelques secondes, la trappe sera refermée, il n’a pas le temps d’hésiter. Who wants to live forever, se dit-il, avant de sauter dans le vide. Il se roule en boule et crispe les paupières, sentant pour la seconde fois de la journée l’accélération terrifiante de la chute libre, attendant avec autant d’angoisse que de relative impatience le choc brutal qui y mettra fin. Totalement accaparé par son saut, il ne ressent pas le buzz qui s’approche rapidement de lui et n’entend pas son nom hurlé avec désespoir.




        La chute est longue, mais dans ces circonstances le temps se suspend. Qu’elle dure trois secondes ou trois minutes, elle semble faire trois siècles au Highlander. Mais quand l’impact arrive enfin, le choc est suffisamment violent pour le tuer sur le coup et lui éviter une lente et douloureuse agonie.
        Il rouvre bientôt les yeux et inspire profondément pour remplir une nouvelle fois ses poumons reconstitués, puis il se lève en prenant appui au sol. La voûte et l’ouverture d’où il vient de tomber se perdent dans les ténèbres, loin au-dessus de lui. L’estimation n’est pas aisée, mais il doit être au moins à deux kilomètres sous terre maintenant. D’ailleurs le sol diffuse une douce chaleur, et l’air est moins saturé d’humidité que dans les baies de stockage ; ce serait presque respirable.
        Duncan a atterri au centre d’un genre de cratère, en fait un creux où d’énormes tuyaux plongent encore plus profondément dans le sol, et dont la crête lui cache la vue. Empoignant les câbles les plus petits pour s’aider, il grimpe et atteint en quelques instants le rebord de la dépression. Il tourne sur lui-même, son regard englobant le paysage qui s’ouvre à lui aussi loin que la vue porte. Les poings crispés le long du corps, il est incapable de détourner ses yeux, tandis qu’une larme unique roule le long de sa joue dévorée de barbe naissante.



        Duncan n’a pas vu de champs depuis plusieurs siècles, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Alignés comme d’énormes pieds de vigne, les incubateurs s’étendent à perte de vue. Dans chacun de ces œufs rougeoyants, un enfant à un stade plus ou moins avancé de gestation. Perchés attentivement au-dessus comme d’immense insectes de métal, des machines aux mouvements souples veillent sur les jeunes, cueillant un œuf de ci, en pondant un nouveau de là. Aucune ne semble avoir remarqué l’Immortel désespéré qui commence seulement à réaliser la futilité de toute action que les hommes pourraient entreprendre. Même en admettant qu’ils puissent débarquer ici en force, ils ne pourront rien faire qui porte vraiment atteinte à la Matrice. Tout au plus ils pourraient détruire quelques centaines, quelques milliers de futures piles humaines. Et après ? La solution n’est pas ici.
        Luttant pour se ressaisir, Duncan se laisse glisser le long des tuyaux jusqu’au sol inégal. La marche est difficile, en aucun cas la surface n’a été conçue pour être arpentée, mais le Highlander se sent flotter comme dans un cauchemar. Ses gestes sont mécaniques, son visage et ses yeux vides de toute expression. Il s’approche lentement de l’œuf le plus proche et pose une main tremblante sur la paroi vitrée. Un fœtus de quelques mois bouge faiblement ses petites mains, mais son crâne est immobile, relié à l’implant biomécanique qui, déjà, le fait se croire bien à l’abri dans le ventre d’une mère.



        Le Highlander perdu dans ses pensées remarque soudain une augmentation des mouvements des machines. L’ont-elles détecté ? Non pourtant, elles continuent à l’ignorer, mais l’une d’elle ayant terminé sa récolte d’enfants mûrs, prend son essor et commence à s’élever, pesamment mais non sans une certaine grâce de reine veillant sur ses larves. Loin là-haut, un petit carré de lumière apparaît, mais la machine est déjà bien trop loin pour que Duncan puisse s’y accrocher et remonter à la surface. Le Highlander pousse un long soupir et s’impose la rage de vivre qui le pousse à avancer, à se battre jusqu’au bout. Ce qu’il a vu ici est essentiel, il doit le rapporter aux humains libres.
        Duncan se met en route au hasard, droit devant, comme il l’a fait au niveau supérieur. Aussi énorme que soit ce complexe, il a forcément une fin. Dû-t-il mourir cent fois, au sens propre du terme, pour y arriver l’Immortel serre la mâchoire, armé d’une résolution nouvelle... mais il s’immobilise soudain, tandis que la sensation croît dans son esprit. Il tourne sur lui-même, les yeux sautant d’une capsule à l’autre et sa main cherchant par réflexe une épée à sa ceinture. Un buzz est là, il approche rapidement. L’instinct fait soudain lever la tête à Duncan, et il recule d’un pas, bouche bée. Descendant en une spirale irrégulière de papillon blessé, une voile qui dû être verte en des temps meilleurs se dirige plus ou moins vers lui.




        Methos tripote nerveusement le bout de sa manche et se mordille la lèvre. Il n’a jamais vraiment cru en cette histoire d’Oracle. Il en a tant vu passer des devins, des astrologues et des illuminés, drogués aux champignons hallucinogènes la plupart du temps. Oh, il en a bien consulté en son temps, mais même la célèbre Pythie n’a su conserver sa tête, pas plus que la soi-disant puissante Cassandra, alors pourquoi cette femme que Neo doit voir serait-elle différente ? Et pourtant... pourtant le fait est qu’elle semble en savoir long sur bien des choses. Certains disent qu’elle est là depuis fort longtemps, et si les Immortels ont bien sûr suspecté qu’elle était des leurs, ils n’ont jamais pu le confirmer. Felicia Martins, plus méfiante, ne voit en elle qu’un programme espion de plus, implanté par la Matrice pour gagner la confiance des dissidents. Dans l’absolu, c’est une théorie qui en vaut une autre.
        Morpheus croit tellement en son nouveau protégé... Il est vrai qu’il s’est plutôt bien tiré des épreuves de combat, mais cela ne suffit pas. D’un geste, Methos effleure un bouton de son pad tactile, activant le décrypteur graphique. Le code verdâtre qui défile devant ses yeux cède la place à une vue plongeante sur une artère commerçante animée, où des milliers de gens pressés courent entre les magasins et les bureaux, de leurs voitures à leurs appartements. Tout est si réel... et si faux ! Une alerte s’illumine sur un écran voisin, indiquant qu’il utilise plus de puissance de calcul que son quota autorisé, mais l’Immortel n’en a cure. A défaut de pouvoir y pénétrer lui-même, il a parfois besoin de visualiser le monde de la Matrice. Son doigt se pose sur la commande de la caméra, qu’il lance en piqué sur la rue embouteillée, filant au ras des têtes. L’indicateur d’utilisation des ressources s’affole, puis coupe l’image. C’est de nouveau le code, froid et privé d’impression. Certes, Methos y lit aisément les informations dont il a besoin, mais ce n’est pas pareil.

        Sa main plonge dans une poche et il en tire un petit rectangle de plastique, craquelé et terni. Une disquette, une simple disquette 3’5, illisible depuis des siècles mais qu’il conserve comme un talisman, un souvenir d’un temps où l’informatique était encore inoffensive. Bien qu’elle servît dès l’origine à guider les bombes... au moins la responsabilité en revenait aux humains. Methos se souvient assez nettement d’une conversation avec un ami mortel, au début des années 1990. Un homme à la barbe la grise, qui boitait, c’était le Guetteur de Duncan. Quel était son nom déjà ? Ah oui, Joe. Ils avaient de longues discussions autour d’un verre de bière...
        Combien de temps avant de la fiction devienne science, que la science devienne actualité, que l’actualité devienne archive, que l’archive devienne histoire, que l’histoire devienne légende, que la légende devienne oubli ? Combien de temps ?
        La question était obsédante, mais ils ne se doutaient pas alors que l’actualité passerait directement au stade de l’oubli.


        - Adam, Adam !
        Methos sursaute et se retourne à l’entrée d’un opérateur affolé et essoufflé.
        - Vous devez venir immédiatement en salle de contrôle principale... Je... nous avons un gros problème.
        - Que se passe-t-il ?
        - L’équipage de Morpheus est pris au piège, ils sont cernés par trois Agents, la police, même les militaires !

        Methos arrive au QG presque en même temps que les autres Immortels et les responsables qui n’étaient pas de garde. Pour le coup, les ressources ne sont pas rationnées et sur les multiples écrans s’étalent les images de la terrifiante poursuite. Fenêtres murées, fuite par les murs, sacrifice de Morpheus qui se jette dans les bras d’un agent pour permettre aux autres de survivre. Puis c’est la fuite dans les égouts, Cypher reste en arrière.
        - Il faut agir ! lance Gregor Powers, conscient que cela ne sert à rien de le dire.
        - Impossible, lui répond quand même un technicien. Le Nabuchodonosor est trop loin dans la zone d’émission, et il ne sert à rien d’envoyer un autre vaisseau...

        Discrètement, Methos s’éloigne de quelques pas et prend les contrôles d’un moniteur indépendant. Expérience ou intuition, il se méfie de Cypher depuis longtemps et quand il le voit regagner seul le vaisseau, il se connecte sur la caméra du poste de contrôle de Nabuchodonosor. Tous les autres sont concentrés sur ce qui se passe dans la Matrice, tandis que l’Immortel ne quitte pas l’ancien pirate des yeux. Il doit même se retenir de hurler « J’en étais sûr ! » quand Cypher empoigne une arme et fait feu sur Tank et Dozer.



        Quand le traître déconnecte brutalement Apoc et Switch, un grand silence tombe sur la salle de contrôle. Ils sont déjà si peu, comment l’un d’entre eux peut-il encore agir ainsi... Il faut croire que c’est vraiment dans la nature humaine.
        De son côté, Methos serre les poings et se mord la lèvre inférieure jusqu’au sang. Si Cypher déconnecte aussi Trinity, Morpheus et Neo... « Allons, hurle-t-il intérieurement, relève toi Tank, bon sang ! ».

        Un grand soupir résonne de concert parmi les spectateurs impuissants quand l’opérateur se redresse et ramasse l’arme abandonnée à côté de lui.
        - Oh, non ! est tout ce que peux dire Cypher, stupéfait car il est bien certain de ne pas avoir manqué son tir.
        - Crois-le ou pas, tu es mort, salaud !
        Une deuxième décharge illumine la cabine, et quelques instants plus tard, Trinity et Neo sont revenus à l’abri dans leurs propres corps. Mais dans tout cela, Morpheus est resté prisonnier de la Matrice qui compte bien lui soutirer toutes ses informations de capitaine et de leader de la résistance humaine...



        Methos coupe son moniteur personnel. Et bien voilà, Tank est des leurs à présent, il n’aura pas fallu attendre bien longtemps. Il ne se sent guère l’envie de prendre un jeune en formation ces temps-ci, mais il serait dangereux de ne pas lui apprendre à se battre sous prétexte qu’il n’y a pas eu de duel à mort depuis plusieurs décennies. Peut-être que Duncan voudra s’en charger... Duncan. Les pensées du plus vieil Immortel reviennent brusquement sur le Highlander et Amanda. Il n’est pas très optimiste par nature, mais quelque chose lui souffle qu’ils sont en vie tous les deux. Ce sera sûrement difficile, sans doute fort long, mais ils s’en sortiront, il en a la certitude.




        Enlacés tendrement au creux de l’amas de tuyaux, en partie dévêtus contre le sol chauffé par sa profondeur insensée, Amanda et Duncan relâchent leur étreinte. Quand l’Immortelle a touché terre, elle venait de découvrir depuis le haut, choquée, ce que le Highlander n’avait fait qu’effleurer du regard. Ils se sont retrouvés sans un mot, et c’est venu naturellement, sans rien dire, sous les gigantesques machines qui ne leur prêtaient aucune attention. Ils se sont aimés profondément, désespérément, eux qui n’auront jamais d’enfants même en un million d’années, devant ces millions d’enfants qui n’en seront jamais.
        Puis ils se sont relevés, rhabillés, et c’est main dans la main, se communicant réciproquement la force d’avancer qu’ils ont commencé leur route, aucun ne souhaitant formuler la question qui les hante tous deux. Si toutes les machines qui accèdent à cette zone sont aéroportées, pourquoi en effet y aurait-il un quelconque moyen de remonter à pied ?




        Methos manœuvre son appareil avec précision dans les anciens égouts. Un œil sur son radar à l’affût des pieuvres robotiques qui gardent les souterrains, il se dirige droit sur le Nabuchodonosor qui n’a pas quitté la zone d’émission. Il est dangereux de rester si longtemps à découvert, mais les humains ne peuvent diffuser avec assez de force le signal qui pirate la Matrice depuis l’abri de Zion. Ce serait trop facile...
        En douceur, le vieil Immortel s’amarre au vaisseau et ferme les yeux un instant en sentant le buzz nouvellement éclot de Tank lui faire dresser des cheveux sur la nuque. Le pauvre doit être complètement submergé par la présence de Methos, mais celui-ci tient à le voir au plus vite. Il s’est imposé depuis longtemps comme une règle de ne pas laisser l’Histoire entraver sa vie d’Immortel à long terme. De plus, de ses bonnes relations avec ce nouveau venu dans le Jeu peuvent dépendre des conséquences futures qu’il ne peut prévoir, et mieux vaut prévenir que perdre sa tête.

        Comme il s’y attendait, Tank est recroquevillé sur sa console de commande, les mains pressées sur ses tempes, le visage déformé par une grimace de douleur. Le corps de Cypher gît toujours dans la position grotesque où il est tombé, Trinity et Neo sont déjà reconnectés, leurs corps sont calmes, détendus. Pour être aussi sereins, ils ne doivent être que dans un programme de chargement. La Matrice n’est jamais aussi paisible, en tout cas pas pour eux, et surtout s’ils vont faire ce que l’Immortel s’attend à ce qu’ils fassent.
        Methos s’approche de l’opérateur et lui tend la main.
        - Redresse-toi. Ton mal de tête va passer.
        - Adam ? Mais comment sais-tu...
        - Je t’expliquerai, on a beaucoup à se dire. Où en sont Trinity et Neo ?
        - Ils s’équipent... Ils vont chercher Morpheus.
        - Je m’en doutais. On a combien de temps ?
        - Pour ?
        - Pour parler, c’est vraiment important.
        - Quelques minutes je pense, après ils auront besoin de moi.
        - Cela suffira pour une introduction, après je rentrerai à Zion et on continuera plus tard. Ecoute-moi bien, Tank...




        Duncan et Amanda s’immobilisent soudain, n’osant croire que ce qui s’ouvre devant eux est vrai. Après avoir longtemps marché pour atteindre la paroi de la grotte monumentale qui abrite les couveuses, ils ont longé sur des kilomètres un mur parfaitement lisse et vertical, plus par principe que par espoir véritable. Et soudain, comme ça, sans prévenir, une ouverture. Environ un mètre cinquante de diamètre, cylindrique, la lampe d’Amanda y révèle une pente douce. Vers le haut. Les Immortels ne se posent pas de questions, c’est déjà mieux que tout ce qu’ils pouvaient imaginer, et dans tous les cas ça ne pourra jamais être pire. Ils s’y engagent donc, Duncan ouvre le chemin, avançant aussi rapidement que ses muscles épuisés et l’inclinaison le lui permettent, et tirant son amie par la main.

        Bientôt le temps ne signifie plus rien. Marchent-t-ils depuis dix minutes ou dix heures ? La pente ne varie absolument pas, et sous le faible éclairage de leur torche réglée au minimum de sa puissance pour en préserver l’énergie, ils ne distinguent aucune nuance sur les parois uniformes. Moins fatigués, ils auraient pris soin de calculer d’après l’angle eu couloir et leur vitesse de déplacement une estimation approximative de leur profondeur par rapport à la surface, mais dans leur état actuel ils en sont bien loin.
        Parfois, un grondement sourd croît en amont ou en aval, et les Immortels s’immobilisent, craignant à tout instant de se faire écraser par le passage de la machine à qui ce couloir est destiné, quelle qu’elle soit, mais rien ne se montre jamais. Peut-être est-ce le reste d’un ancien système qui n’est plus utilisé depuis cinquante ans, c’est difficile à dire en l’absence de toute structure organique, des toiles d’araignée, de la mousse, ou même un peu de poussière qui pourrait dater la dernière utilisation.


        Et pendant que Duncan et Amanda grimpent toujours plus haut, toujours plus loin vers l’inconnu, l’histoire se joue. Neo a pénétré dans la Matrice, il a libéré Morpheus, il s’est découvert. Il a tenu tête, il a vaincu les Agents. Désormais l’espoir est permis, c’est comme un vent de tempête qui déferle sur tous les humains libres, et qui fait presque écho dans tout le monde virtuel. La Matrice tremble sur ses fondations, et cinq milliards d’humains lèvent la tête au même instant. Oh, ça ne dure qu’un instant, et ils replongent tous bien vite dans la monotonie de leurs vies quotidiennes et rassurantes, mais le fait est là. Maintenant, les machines ont peur.
        Toutefois, la peur ne signifie pas la panique, pas pour la Matrice. Une nouvelle génération de Sentinelles est déjà prête à déferler, la lutte pour la liberté ne fait que commencer. Et le but ultime des machines ne varie pas. Que les humains se révoltent, ce n’est plus ce qui compte.


        Duncan ouvre les yeux, et réveille doucement Amanda blottie dans ses bras. Ils se sont endormis, ou plutôt ils sont tombés d’épuisement en cours de route, mais d’être ensemble leur a permis de se reposer plus qu’ils ne l’auraient cru. Ils sont toujours faibles, mais ont suffisamment récupéré pour penser de nouveau clairement. Ils se partagent le peu d’eau qui leur reste, mangent un morceau de ration énergétique et se remettent debout. Le Highlander humecte le bout de son doigt et le tient levé un instant en l’air.
        - Il y a un vent frais, annonce-t-il bientôt, la voix vibrante. Nous devons approcher de la surface.
        De fait, bien que la lampe soit éteinte, une faible lueur leur permet de se distinguer. Ils reprennent leur marche, animés d’une ardeur nouvelle.




        Les festivités organisées à Zion ont eu un goût légèrement amer pour les Immortels. Bien sûr, ils se réjouissent de cette percée décisive dans la lutte contre les machines. Mais Duncan et Amanda n’ont toujours pas donné signe de vie, cela fait plusieurs jours qu’ils ont disparu. Régulièrement, Methos prend le risque de lancer un appel radio, mais soit l’appareil d’Amanda ne fonctionne plus, soit elle ne l’a plus, soit ils sont encore trop profondément perdus dans les entrailles de la Matrice pour que le signal leur parviennent.
        Methos vient de reposer son émetteur avec un long soupir quand un coup discret se fait entendre derrière lui. C’est l’opérateur a qui il a confié la délicate mission d’analyser l’usage que la Matrice fait des milliers de scientifiques et de chercheur qu’elle domine. Sans un mot, le jeune homme lui tend son rapport d’une main tremblante. L’ancien le parcourt et blêmit. Il avait imaginé des plans pessimistes et des scénarii catastrophiques. Mais pas ça. D’un coup, la grande victoire qu’ils viennent de remporter semble bien dérisoire.




        Aussi brutalement qu’il s’était ouvert devant le Highlander et son amie, le tunnel rectiligne s’interrompt à l’entrée d’une vaste pièce, qui pourtant semble très modeste en proportion des salles gigantesques. Parfaitement alignés le long d’une paroi, plusieurs engins identiques restent parfaitement immobiles, pas une lumière ni un mouvement n’indique qu’ils ont « conscience » de la présence des humains. Leur forme cylindrique suggère qu’ils passent exactement dans le tunnel, mais leur fonction est indéterminable.
        Inconsciemment attentifs à marcher sans bruit, les Immortels continuent leur route et traversent ce hangar vers une ouverture plus grande qui s’ouvre en face. Ils s’arrêtent brusquement en battant des bras pour ne bas basculer une nouvelle fois dans le vide, car le sol s’arrête brutalement sur le seuil. Visiblement, c’est de nouveau le domaine des machines aéroportées. L’ouverture se situe à mi-hauteur de la paroi d’un cube dont les autres côtés sont suffisamment proches pour être visibles. Bon, ils sont tout de même à plusieurs centaines de mètres, mais au moins c’est une échelle plus acceptable.
        Pour autant qu’ils puissent le voir de leur emplacement, les murs sont percés régulièrement d’ouvertures similaires à celle dans laquelle ils se tiennent, mais ce n’est pas le plus étonnant. Le « plafond » déjà, au lieu d’être plat, est en forme de dôme, et les vérins qu’Amanda fait remarquer à Duncan servent sans doute à l’ouvrir comme le faisaient le toit des anciens observatoires astronomiques.

        Et au milieu... au milieu, une vision d’horreur, un cauchemar. Ce n’est pas le cas au premier abord, mais quand le regard intelligent des Immortels a finalement décrypté les indices, analysé les formes tourmentées qui émergent de la forme étrangère, un frisson s’empare d’eux. Ce n’est pas une simple chair de poule, mais une sensation longue, qui se prolonge comme si elle n’allait jamais les quitter. La masse est reliée aux ouvertures de certaines parois par d’innombrables passerelles où s’affairent des centaines de machines apportant sans cesse de nouveaux matériaux, pendant que d’autres papillonnent autour et soudent, polissent, assemblent en un vertigineux ballet ponctué de gerbes d’étincelles.
        - Qu’avons-nous fait... murmure Amanda, parlant pour une fois au nom de l’humanité.

        Le doute n’est pas permis. Ce qu’ils ont devant eux apporte la réponse à toutes les questions, il est le but de la Matrice, il est sa raison d’être, ce qui la pousse à être à défaut de vivre.
        Une forme suffisamment allongée pour voler dans l’atmosphère. Des réacteurs assez puissants pour s’arracher à l’attraction terrestre. Des formes étranges qui sont peut-être, sûrement même - hélas ! -, une propulsion superluminique. Un volume énorme, capable d’emporter une quantité effrayante de charge utile. Les machines ont conquis la Terre, elles s’attaquent à l’espace.


        Mais elles ont commis une erreur, qui leur sera peut-être fatale. Elles ont sous-estimé les humains, leur rage de vivre libres. Et surtout elles ne connaissent pas les guides de l’humanité. Ceux qui se souviennent comment c’était vraiment, avant. Les Immortels. Ils sont le lien entre les générations, font des combats de chacun contre la Matrice un combat prolongé et unique, efficace jusqu’à la victoire.
        Surtout, maintenant que grâce à eux, les hommes connaissent le plan ultime des machines, ils se battront contre elle avec une rage et une ardeur renouvelée. Car en fait, si leur combat pour se libérer était empreint de tant d’amertume et englué dans le pessimisme, c’est que chacun, aussi innocent soit-il des événements passés, portait la culpabilité de la race humaine qui a fini par s’autodétruire. Pourquoi se libérer si c’est pour recommencer ? La question obsédante, bien que non formulée, minait les esprits.
        Mais ce n’est plus l’espèce humaine qui est punie. L’univers risque de subir le poids de leurs erreurs. Qui sait ce que sera la galaxie dans quelques millénaires, quand un peuple de machines l’aura envahie, assimilant les races qu’elles rencontrent en rendant toute résistance futile ? Il n’est pas question de les laisser faire. Les hommes assumeront leurs erreurs et, main dans la main avec les Immortels, ils triompheront. Peut-être.




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