Réaction en Chaîne Introduction

    Vous êtes Frans Snyders, né en 1375 dans les basses terres de Hollande. Vous êtes toujours de ce monde et êtes Immortel. Mais vous n'êtes pas seul, d'autres partagent votre pouvoir. Depuis des siècles vous les combattez dans des duels à mort. On ne peut vous affronter sur un sol sacré, votre seul refuge, mais celui qui vous tranchera la tête s'appropriera toute votre puissance. A la fin, il ne pourra en rester qu'un. Ce sera peut-être vous, Frans Snyders, le Hollandais.



    Mais pour l'instant, toutes ces sombres pensées ne vous préoccupent guère. Vous avez toujours refusé de laisser la lutte pour la survie vous gâcher la vie, et savez apprécier les moments calmes et heureux quand ils se présentent. En ce moment, par exemple, vous êtes heureux. Dans la pièce d'à côté, Maria dort toujours. Vous vivez ensemble depuis quelques mois, mais vous ne lui avez jamais avoué votre immortalité. C'est la seule ombre au tableau. Un fardeau comme celui-ci ne se révèle pas à n'importe qui. Vous le savez, il vous faudra un jour abandonner Maria, sans un mot, sans un pleur, et recommencer ailleurs une autre vie, dans un pays différent où l'on ne vous connaît pas. A moins que vous ne vous fassiez tuer sous ses yeux, auquel cas votre départ sera encore plus rapide. Ce serait peut-être mieux, elle souffrirait moins. Reste encore la solution de tout lui dire, mais cela ne vous tente guère. L'attirer dans votre monde de duels et de violence, risquer de compromettre votre secret séculaire, et devoir toute façon la perdre, à peine quelques décennies plus tard, vieille et malade ?


    Vous regardez dans le miroir de la salle de bain votre visage, inchangé depuis si longtemps. Les modes passent, les coiffures et les styles, mais les traits sont les mêmes. Mince à la limite de la maigreur, les yeux petits et noirs, un long nez fin, le front haut. Vous étiez philosophe à une époque, notaire à une autre. Cela correspondait bien à votre physique.
    Par la porte entrebâillée, vous regardez Maria dormir. Le lit est défait, les vêtements sont éparpillés dans la chambre. Les premiers rayons du soleil pénètrent par les fentes des volets mi-clos et illuminent son visage jeune et beau.


    Elle voudrait un enfant de vous. La pauvre. Vous avez essayé de lui annoncer en douceur que vous ne pourrez jamais, mais elle n'a pas compris, croyant que vous n'en vouliez pas et qu'elle pourrait toujours vous convaincre par la suite.



    En fait, le plus difficile dans la cohabitation avec une mortelle, ce sont tous les petits détails logistiques qui vous compliquent la vie. L'épée déjà. Votre rapière ouvragée n'est pas ce qui se fait de plus discret, et lorsque vous sortez ensemble, il faut bien la laisser à la maison, avec le risque que cela implique en cas de mauvaise rencontre. Elle est accrochée au-dessus de la cheminée, et Maria voudrait bien savoir pourquoi lorsque vous sortez seul vous l'emportez avec vous. Le prétexte du cours d’escrime ne l’a guère convaincue. Et puis il y a le reste. Avec elle, vous ne pouvez ouvertement contourner les lois et les administrations. Là où il vous suffisait de disparaître un moment, vous devez maintenant vous procurer toujours plus de faux papiers et de passé fictif, augmentant le risque d'être découvert. Un passeport, un permis de conduire, cela se trouve facilement mais un extrait d'état civil, un livret de famille ou une copie certifiée d’un diplôme est plus rare.
    Heureusement, jusqu'à présent elle n'a pas remarqué que jamais vous n'étiez coupé, brûlé ou même malade. Au pire, elle vous demande où sont passées telle chemise et telle veste. Vous lui répondez que vous ne les aimiez pas ou que vous les avez données à un nécessiteux. Si elle savait que vos vêtements déchirés et couverts de sang après un duel brûlaient quelques instant avant dans la cheminée sur laquelle elle s’accoude !


    Vous l’aimez bien Maria. Bien sûr, ce n’est pas comme Emilia, qui fut votre femme au début du XVIIeme siècle, ni Camille, celle de la fin du XVIIIeme, mais vous serez tout de même triste de la perdre.
    Combien de temps pourrez-vous ainsi vivre avec elle sans qu’elle remarque quelque chose ? Combien de temps avant que les maquillages et les teintures qui vous grisent les cheveux cessent de faire illusion ? Une femme comme elle connaît trop bien chaque détail de votre corps pour ne pas voir à long terme que ce qui devrait changer et se flétrir ne le fait pas. Il vous reste combien d’années avec elle ? Dix ans, quinze, vingt peut-être ? Une seconde, autrement dit. Et après, partir. Comme toujours.



    Un peu d’air frais vous ferait du bien. En silence, vous ramassez vos vêtements, vous vous habillez et ceignez votre large ceinture du cuir à laquelle est accroché le fourreau de votre rapière. Toujours sans bruit, vous décrochez l’épée de son présentoir, veillez bien à la dissimuler sous votre long manteau et sortez.


    Amsterdam est silencieuse, tout est calme. La nuit s’efface sous les premiers rayons du jour naissant, spectacle immuable et magnifique. Vous n’avez pas habité ici depuis près d’un siècle, mais la cité, votre cité, n’a guère changé. Les façades où il y a plus de fenêtres que de murs, les toits pointus se reflétant dans l’eau des canaux...


    De quel côté souhaitez vous aller ?


Sur la droite, une petite rue sinueuse s’enfonce entre d’anciens entrepôts reconvertis en habitations de luxe.
    Prendre ce chemin


A gauche, le quai continue de longer le canal, ses pavés luisent à la lumière matinale et de multiples bacs de fleurs étalent leurs pétunias et leurs tulipes dans le soleil.
    Continuer dans cette direction


En face, un pont bossu enjambe l’eau et conduit en quelques pas au Quartier Rouge, sulfureux en soirée mais en ce moment aussi endormi que le reste d’Amsterdam.
    Traverser et partir par là

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